EDITIONS DE TOURNADIEU

L'homme nouveau


JUDAS ISCARIOTE

L’un des événements les plus étranges des Évangiles est la trahison du Christ par Judas Iscariote. Telle qu’elle est rapportée, elle est presque inexplicable. Le Christ enseignait ouvertement. Les autorités,qu’elles soient juives ou romaines, si elles avaient voulu l’arrêter, auraient facilement découvert l’endroit où il se trouvait. Plus on étudie cet événement et ce qui s’y rapporte, plus il semble évident qu’il représente quelque chose, qu’il cache une signification intérieure. En d’autres termes, le Christ fut trahi par Judas dans un sens tout différent du sens littéral. Il est clair que Judas représente une sous-estimation totale, une incompréhension et finalement une trahison de l’enseignement du Christ. En s’adressant à ses disciples, le Christ dit  : « N’est-ce pas moi qui vous ai choisis, vous les douze, et l’un de vous est un démon ? » (Jn 6, 70) Il parle de Judas Iscariote. Remarquez pourtant que le Christ l’a choisi. Judas, comme Simon Pierre, abandonna le Christ, mais l’abandon de Simon Pierre représente quelque chose de complètement différent de celui de Judas Iscariote. Cependant les deux représentent quelque chose. Pierre renia le Christ trois fois, c’est-à-dire pleinement, et le Christ nous le désigne comme représentant l’Église. Mais Judas ne représente pas l’Église qui est allée vers le monde, a lutté siècle après siècle contre la violence et la bestialité de l’homme, et a permis à la culture d’exister. La signification intérieure d’un enseignement se rapportant au Royaume des Cieux doit finalement se perdre peu à peu dans les formes extérieures et le rituel, dans les querelles de mots, etc. C’est-à-dire que le Christ, qui est la signification intérieure la plus pure de cet enseignement, doit finalement être renié avec le temps. Mais chaque enseignement concernant le niveau supérieur d’évolution de l’homme est suivi d’un nouvel enseignement. L’enseignement réapparaît. Le Christ parle de sa seconde venue et il demande : « Mais quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur terre ? (Lc 18, 8) Les trois reniements de Pierre et la faillite ultime de la foi sur la terre à la consommation des temps, prévue dans ce dernier passage, sont liés. Mais une chose ne se juge pas à son étape finale dans le temps. C’est le « cycle » entier qui est la vie totale de cette chose et non ses derniers moments - le jour entier, et non la dernière heure de ténèbres. L’Eglise a été établie. Elle a grandi et elle a bien prévalu contre le mal. On ne nous montre pas Pierre rejetant le Christ, mais le reniant une fois, puis encore une fois, et finalement une troisième fois (et donc complètement) la nuit, à la fin du jour, ou plutôt avant le début d’un nouveau « jour », au chant du coq. Par contre, on nous montre Judas Iscariote rejetant entièrement le Christ. Il ne le renie pas, il le rejette. Il est dépeint comme ne voyant dans le Christ qu’un homme ordinaire, mais innocent. Et on rapporte qu’il le dit lors de son repentir. C’est ce qu’on voit dans Matthieu où il est dit que Judas se repentit. Voici le passage :

« Alors, Judas, qui l’avait livré, voyant qu’il était condamné, se repentit, et rapporta les trente pièces d’argent aux grands prêtres et aux anciens en disant : J’ai péché en livrant le sang innocent. Ils répondirent : Que nous importe ? Cela te regarde. Judas jeta les pièces d’argent dans le temple, se retira, et alla se pendre. » (Mt 27, 3-5)

Il est dit que Judas « se repent ». Mais le mot grec n’a rien à voir avec μετάνοια, ce changement dans la pensée ou repentir qu’enseigne le Christ. Il signifie simplement « s’inquiéter ». Judas pensait-il n’avoir péché qu’en trahissant un « sang innocent », ou savait-il qui était le Christ ? S’il le savait, comment a-t-il pu agir comme il l’a fait ? Y avait-il une raison ? Un des disciples devait-il représenter le refus du Christ par les Juifs et tenir ce rôle difficile, de même que Jean-Baptiste avait dû tenir le rôle difficile d’annonciateur ? Nous avons vu qu’on avait dit à Jean-Baptiste ce qu’il aurait à faire. Il avait reçu des instructions. Il dit : « Celui qui m’a envoyé baptiser d’eau, celui-là m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise du Saint-Esprit. » (Jn 1, 33) Y a-t-il une indication que quelque chose fut dit à Judas - qu’il reçut, lui aussi, des instructions ? Oui, il y a deux passages qui montrent qu’il agissait selon les instructions du Christ. Matthieu (26, 50) rapporte que lorsque Judas eut donné, en l’embrassant, le signal de son arrestation, Jésus lui dit : « Mon ami, ce que tu es venu faire, fais-le. » Et dans Jean, les paroles de Jésus à Judas pendant la Cène sont d’importance car elles sont présentées comme un ordre. Les disciples avaient demandé au Christ lequel d’entre eux devait le trahir  :

« Jésus répondit : C’est celui à qui je donnerai le morceau trempé. Et ayant trempé le morceau, il le donna à Judas, fils de Simon l’Iscariote. Dès que le morceau fut donné, Satan entra dans Judas. Jésus lui dit : Ce que tu as à faire, fais-le vite….. Judas, ayant pris le morceau, se hâta de sortir. Il était nuit. » (Jn 13, 26-30)

Qu’était ce morceau et que contenait-il, pour qu’il soit expressément dit : « Dès que le morceau fut donné, Satan entra dans Judas » ? Peut-être contenait-il quelque substance qui a rendu possible à Judas d’accomplir ce qui lui avait été ordonné et qu’autrement, il n’aurait pas pu faire Car Jésus lui dit clairement qu’il lui faut agir maintenant. Il dit : « Ce que tu fais, fais-le vite. » Et le récit accentue encore l’importance du morceau, en ajoutant  : « Judas, ayant pris le morceau, se hâta de sortir. Il était nuit. » Il ne dit pas que le morceau fut un signal pour Judas. Il montre plutôt qu’en le prenant, il reçoit le pouvoir de faire le mal. Un changement s’opére en lui. Quand Jésus parle avec Pilate, il dit que, sans Judas, Pilate n’aurait pas eu de pouvoir : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui m’a livré à toi porte un plus grand péché. » (Jn 19, 11) Judas était-il forcé d’agir comme il l’a fait et a-t-il agi inconsciemment, selon son tempérament, ou consciemment, en assumant délibérément un rôle qui devait être joué ? Nous ne pouvons être sûrs que d’une seule chose : Judas accomplissait les Écritures. À cet égard au moins il jouait un rôle. Il est souvent dit dans les Evangiles que telle chose est faite pour que s’accomplissent les Écritures. On nous montre le Christ lui-même disant aux disciples : « Il faut que s’accomplisse tout ce qui est écrit de moi dans la loi de Moïse, les prophètes et les psaumes. » (Lc 24, 44)

Tout au long des Évangiles, il est bien clair que le Christ agit délibérément et qu’il choisit les disciples, Judas comme les autres, pour les rôles qu’ils doivent jouer dans le grand drame prévu et réglé dans tous ses détails. La première figure de ce drame est Jean-Baptiste qui a déjà tenu son rôle. Le Christ dit aux disciples qu’il doit être crucifié. Il est écrit dans Jean que lorsque André et Philippe lui annoncent que certains Grecs sont venus le voir, il accueille cette nouvelle comme le signe que les temps sont venus et il dit : « L’heure est venue où le Fils de l’Homme doit être glorifié. » (Jn 12, 23) Il prend les disciples à part pour les avertir qu’il doit être mis à mort. Il ne cherche pas à éviter ce destin, mais il dit : « C’est pour cela que je suis venu à cette heure. » Il est bien souligné que, dans tous les détails, les Écritures doivent s’accomplir. Lorsque les soldats viennent arrêter Jésus, il réprimande Pierre de vouloir les en empêcher : « Penses-tu que je ne puisse pas invoquer mon Père qui me donnerait à l’instant plus de douze légions d’anges ? Comment donc s’accompliraient les Écritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ? ... Tout cela est arrivé afin que les écrits des prophètes fussent accomplis. » (Mt 26, 53-56)

Dans ce drame joué consciemment, dont le dénouement était prévu, Judas Iscariote avait à tenir le rôle le plus difficile. Voyons comment il accomplit les Écritures. Après avoir jeté les trente pièces d’argent dans le sanctuaire, Judas est allé se pendre ; Matthieu nous dit :

« Les grands prêtres les ramassèrent et dirent : Il n’est pas permis de les mettre dans le trésor sacré, puisque c’est le prix du sang. Et après en avoir délibéré, ils achetèrent avec cet argent le champ du potier, pour la sépulture des étrangers. C’est pourquoi ce champ a été appelé champ du sang jusqu’à ce jour. Alors s’accomplit ce qui avait été annoncé par Jérémie, le prophète : Ils ont pris les trente pièces d’argent, la valeur de celui qui a été estimé, qu’on a estimé de la part des enfants d’Israël, et ils les ont données pour le champ du potier, comme le Seigneur me l’a ordonné. » (Mt 27, 6-9)

Il est donc clair que Judas a fait ce qu’il a fait pour accomplir les Écritures. C’est-à-dire qu’il agit comme il devait agir. Mais consciemment ou non ?

Voyons la partie de l’Ancien Testament qu’il devait accomplir. Elle ne se trouve pas dans Jérémie mais dans Zacharie. Le prophète décrit comment le Seigneur lui dit de faire paître un certain troupeau - c’est-à-dire d’enseigner certains Juifs. Dans ce but, il prend deux verges ou bâtons - autrement dit, il enseigne par deux sources de pouvoir (car un bâton représente le pouvoir), l’une qu’il appelle Beauté ou Grâce, et l’autre Liens ou Liaison (ou Union). Ce sont le Bien et la Vérité de l’enseignement. Il dit :

« Je pris deux bâtons : j’appelai l’un « Grâce », et j’appelai l’autre « Union ». Et je fis paître les brebis. J’élèverai les trois pasteurs en un seul mois ; mon âme sera accablée à leur sujet, et leurs âmes hurlent sur moi. Et je dis : je ne vous nourrirai plus ! Que ce qui va mourir meure, que ce qui va disparaître disparaisse, et que ce qui reste se dévore mutuellement! »

Tout ceci veut dire que son enseignement ne fut pas reçu. Mourir signifie, ici, la mort intérieure qui suit l’oubli du bien. Le prophète continue :

« Je pris mon bâton Grâce et je le brisai, pour rompre mon alliance que j’avais conclue avec tous les peuples. Elle fut rompue ce jour-là, et les pauvres du troupeau qui me servaient apprendront que c’était la Parole du Seigneur. Je leur dis : Si vous le trouvez bon, donnez-moi mon salaire ; sinon laissez. Et ils pesèrent pour mon salaire trente sicles d’argent. (Ceci veut dire qu’ils évaluèrent son enseignement à très peu de chose.) Le Seigneur me dit : Jette-les au potier, ce prix magnifique auquel ils m’ont estimé. Et je pris les trente sicles d’argent, et je les jetai dans la maison du Seigneur, pour le potier. Puis je brisai mon second bâton « Union », pour rompre la fraternité entre Juda et Israël. » (Zacharie 11, 7-14)

Le lien évident entre ce passage et la tragédie de Judas se trouve dans l’estimation identique du prophète et du Christ à trente pièces d’argent. Les versets précédents montrent clairement qu’il s’agit de l’enseignement. La phrase : « Le Seigneur me dit : Jette-le au potier, 1 ce prix magnifique auquel ils m’ont estimé », est ironique - « le prix extraordinaire auquel ils m’ont estimé ». Judas avait à jouer tout cela - à symboliser l’échec de l’enseignement dans sa signification intérieure. Il devait symboliser avec de l’argent réel cette estimation du Christ et de son enseignement qui a été donnée dans les versets de Zacharie par ceux qui ont reçu du prophète un enseignement semblable.

Si Judas Iscariote était un homme mauvais, pourquoi les disciples ne disent-ils rien contre lui ? Il avait été choisi par le Christ et il a passé environ trois ans avec lui - c’est-à-dire la période entière d’enseignement. Ceci n’a pas de sens historique car trois a toujours eu le sens de plénitude. Aucun des auteurs des trois premiers évangiles ne dit un seul mot contre Judas. Lorsque, pendant la Cène, le Christ dit à ses disciples que l’un d’entre eux le trahira, on ne rapporte pas qu’aucun soupçon se soit porté sur Judas. Marc dit que l’un après l’autre les disciples demandèrent au Christ : « Est-ce moi ? ». Dans Jean : « Les disciples se regardaient les uns les autres, ne sachant de qui il parlait. » Même lorsque Judas fut sorti dans la nuit après avoir pris le morceau de pain et reçu l’ordre du Christ, il est particulièrement souligné que »’aucun de ceux qui étaient à table ne comprit pourquoi il (le Christ) lui disait cela. » (Jn 13, 28) Et même ici l’auteur de l’Évangile ne fait aucun commentaire.

1 Dans le texte grec (Septante) : à la fonderie. ( N.D.T.)